KREOL FACTORY
Kréol factory _ Des artistes interrogent les identités créoles
Une exposition riche et enrichissante !
Qu’est ce qu’être créole aujourd’hui, créole caribéen ou indo-océanien, dans l’hyper modernité du XXIe siècle où les identités se diluent dans un grand brassage planétaire ?
La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Haïti, la République Dominicaine, la Jamaïque, Porto Rico, la Réunion, l’Île Maurice, tous ces territoires, quelles qu’aient été́ les puissances occidentales à l’œuvre, ont connu une même histoire traumatique : l’esclavage, le travail forcé, la colonisation.
Comment penser ces multitudes d’identités ?
Cette exposition d’art contemporain livre une vision nouvelle et diversifiée des mondes créoles dans une scénographie de 2800 m² au cœur de la Grande Halle du parc de la Villette. La scénographie est d’ailleurs tout aussi significative que les œuvres elles-mêmes. Faite de carton brut et d’acier elle délimite chaque espace par de larges et hauts panneaux ciselés .Ces matières et découpes épurées renvoient à la nature et à l’origine à travers le carton, tandis que l’acier donne un ton plus cru et pointe avec justesse les problématiques de ces sociétés en perpétuelle (re)construction. D’autre part, l’espace dépeint une mer métaphorique, constituée de flux, de reflux et de courants, par des vagues de carton atteignant jusqu'à 12m de haut. Les espaces documentaires constitués de tours de tôle ondulée sont autant de phares, de balises, d’escales pour le visiteur /voyageur qui navigue ainsi dans cette poétique mer de carton. « Notre parti pris est d’emporter le regard du spectateur dès le premier coup d’œil, dès l’entrée de l’exposition, dans un voyage poétique et métaphorique, comme dans une suite d’histoires de regards d’une rive à l’autre. » Raymond Sarti, Scénographe.

L’écriture spatiale permet de valoriser la pluralité des disciplines. En effet, le parcours est rythmé d’installations plastiques, œuvres picturales et littéraires, de morceaux musicaux, ensembles photographiques et films documentaires. Les artistes de Kréyol Factory sont tous des créateurs contemporains dont l’œuvre est directement liée à ces réflexions sur les identités multiples.
Le parcours d’exposition est constitué de sept pôles distincts.
| 1. Traversées |
| 2. Le trouble des genres |
| 3. L’Afrique « communauté imaginée » |
| 4. Noir comment ? |
| 5. Des îles sous influences |
| 6. Les Nouveaux Mondes |
| 7. Chez soi - De loin |
A travers ce parcours on peut distinguer des cultures urbaines et questionnements identitaires des îles et territoires de l'Atlantique, de l'Océan Indien ou Pacifique.
Dés l’entrée, à travers la première œuvre exposée on comprend que cette exposition se veut sans faux-semblant. Entrant dans le vif du sujet, n’évitant pas la polémique, l’œuvre de Kara Walker, Testimory, récit d’une négresse accablée de bonnes intentions inspirées de techniques d’ombres chinoises et théâtre de marionnette, donne le ton.
Les questions liées aux ex colonies françaises, et à la francophonie sont souvent sensibles et les préjugés nombreux. Dans des échanges souvent inconfortables, elle reprend au nom du Parc de la Villette un précepte que Toussaint Louverture avançait : « Le centre est partout, la périphérie nulle part » pour prévenir toute forme d’ethnocentrisme. C’est par la force de témoignages et la violence profonde et conséquente des œuvres que cette exposition atteste du problème racial propre à toutes les sociétés.
Il s’agit d’une rétrospective moderne sur l’esclavage, la condition humaine et surtout le déni d’humanité mise en valeur par une soixantaine d’artistes. « L’art permet l‘accès aux non-dits. Nous n’avons pas de connaissance profonde de la façon dont les communautés de migrants ont ressenti la différence. La meilleure façon d’approcher cette connaissance est à travers l’art. » Stuart Hall.
La pensée de Stuart Hall, sociologue britannique d’origine jamaïcaine, inspire largement cette exposition irriguée par ses analyses des « trois présences » – présence africaine, présence européenne, présence du Nouveau Monde – constitutives de l’identité afro-caribéenne.
Les travaux contemporains renvoient tant au souvenir qu’à l’interprétation permettant ainsi de retranscrire l’impact du passé dans notre monde moderne. Les œuvres des artistes font figure de manifestes en vu de liberté. La richesse et la complexité des œuvres qui mêlent allègrement l’humour, la provocation, le témoignage et la dénonciation sont à la hauteur de la complexité de l’histoire et la situation de tous ces territoires représentés.
La multitude de photographies, pleines de contrastes et de couleurs, va au delà du témoignage en valorisant les qualités plastiques de ces artistes contemporains.


Le seul bémol à mon sens de cette exposition est la taille de celle-ci. En effet, si rien ne semble dépourvu de sens, le temps estimé pour faire toute l’exposition (œuvres plastiques, sonores et filmographiques) est à mon avis trop élevé pour pouvoir tout apprécier à sa juste valeur sans finir épuisé voir blasé. De ce fait un pass deux jours aurait été plus approprié pour pouvoir amplement en profiter.
Il était temps d’aller au-delà̀ des présupposés habituels pour appréhender la richesse de ces mondes en mouvement, qui, aujourd’hui, sont pris dans la dynamique de la mondialisation.
Par son regard inédit sur la richesse et la diversité de ces territoires, Kréyol Factory est une fabrique de sens, celui à donner au mot créole.
De ce fait, cette exposition est un magnifique écran de l’esthétique créole, celle du mélange.
Lauriane EUGENE

