« Le Tag au Grand Palais »
Une pointe d’ironie, une dose de scepticisme et une louche d’illusion!
Mettre en vedette les « artistes de rue », belle initiative ! Car il s’agit de reconnaitre leur statut d’artiste. Encore faut t-il pouvoir définir l’artiste et de ce fait, le choix de ces artistes exposés.
Le choix ne se veut apparemment pas plastique. Car au delà de sa sensibilité artistique personnelle, la cohérence entre les divers moyens, techniques et outils utilisés n’est pas véritablement établie. Si l’usage de la bombe semble inévitable on observe également de la peinture appliquée au pinceau ou encore des collages de divers matériaux. Les styles picturaux sont également hétérogènes allant de la plus grande abstraction (nommée « free style » dans le jargon) à un art « hyper figuratif » passant par les comics, le dripping ou le pop art.
Ce qui rassemble alors tous ces grapheurs est le thème imposé : un tag du nom de l’artiste et un graphe sur l’amour. Si l’importance du tag nominatif n’est pas sujet à controverse, puisque que le tag est à l’origine un travail de typographie et calligraphie non reconnu, le thème sur leur vision de l’amour semble quant à lui fort discutable. En effet est-ce un moyen de redorer la réputation de vandales voir "gangsta" des grapheurs ou un simple thème cliché ?
Dans tous les cas le fait même de commander un tag semble inapproprié. Car il s’agit bien d’une commande puisque l’œuvre est soumise à de fortes conditions de modalité et temporalité. Elles doivent être exécutées sur une durée maximale de 3h dans l’atelier d’Alain- Dominique Gallizia (collection personnelle) sur un format imposé (180cmX60 cm) disposées en diptyque. Ce choix de diptyque est par ailleurs très intéressant car il révèle également la personnalité et l’identité artistique des auteurs qui créent au choix un long panorama narratif ou au contraire deux tableaux distincts.
Alain-Dominique Gallizia a pour ambition de créer et d’exposer dans le monde entier une collection diaporama de ce mouvement artistique et culturel. Or en délocalisant l’œuvre même de son contexte social et culturel elle perd à mon avis de son sens et de sa valeur. Le support étant modifié (passant du mur à la toile) et le thème étant imposé on peut se demander si au vu de son but une rétrospective photographique ou vidéo n’aurait pas été plus appropriée.






A la sortie de cette salle « atelier » de nombreuses interrogations subsistent.
Mettre le graffiti dans un moule, le cantonner à ce rectangle limité de la toile n’est-il pas en total opposition avec l’histoire et la portée de cette pratique ? D'ailleurs seul un artiste, Marko 93, semble vouloir y échapper en ajoutant à son tableau du jean dépassant du châssis.
La question est de savoir si la toile peut substituer une cité de métal, de brique et de mortier. Le pari semble audacieux puisqu’il s’agirait alors de démocratiser la toile. Mais celle-ci exposée au Grand Palais, le doute subsiste…
L’accrochage est tout aussi strict et linéaire, renvoyant automatiquement à un carcan dans lequel le tag serait entré : l’Art !
Mais l’espace minime entre les toiles brouille l’œuvre singulière. On se retrouve alors face à une mosaïque colorée où très vite se ressent le surplus, l’étouffement, l’envahissement (bien que structuré) comme dans nos villes, alimentant ainsi les propos des détracteurs de cette pratique… pourtant cette exposition n’est-elle pas voulue comme une apologie et reconnaissance de cette pratique artistique urbaine ?
Cette exposition n’est-elle donc qu’un moyen d’ « amuser la galerie » en temps de crise ?
La galerie sud-est, nouvelle espace de Grand Palais, est d’ailleurs largement mise en valeur par cette exposition… Dans la rue le tag prend vie par son environnement, c’est un travail de composition face à une surface et un environnement non prédestinés. Or ici les toiles et leur affichage semblent prédestinées à valoriser cette architecture tout juste inaugurée.
Cependant ce lieu d’exposition où la sobriété et le plafond verrier laisse entrer le soleil permet au moins d’insuffler un petit air de vie.
Mais la grosse ironie se situe à la sortie où se trouve le « livre d’or » où chacun laisse non pas un commentaire mais son propre graffiti, appuyé par le constat que toutes les affiches aux alentours de l’exposition sont librement taguées : signe qu’ils ont aimé, qu’ils ont détesté, qu’ils font tout aussi bien ou qu’ils aimeraient être exposés ? Le mystère reste entier…
Le journal Metro titre « la génération tag entre au musée » peut-être est-ce là l’ambition du Grand Palais faire entrer au musée de nouveaux visiteurs issus de cette génération hip hop moins prédestinée à se rendre au musée. Si tel est le cas, ce pari semble relevé car à ce jour le « livre d’or » contient beaucoup de tag, sûrement faits par cette population visée. De ce fait, l’absence d’appréciations révèle peut-être que l’autre partie de la population, n’adhérant pas nécessairement à ce mouvement, a préféré s’abstenir de tout commentaire…



Exposer le tag au Grand Palais dénature la portée de l’œuvre de rue, accessible à tout public, imposée (tout comme la publicité), dans un espace public. De ce fait, payer pour voir des Tags parait inconcevable… oui mais, dans ce lieu, vous payeriez pour voir des toiles !
Comme quoi l’habit fait bien le moine…
Annoncée comme « Le plus important témoignage de cet art éphémère sur plus de trois générations, des icones comme Toxic aux stars montantes comme Atlas » cette exposition rend compte du long chemin à parcourir par les artistes du « Street art » pour acquérir une véritable reconnaissance.
Si cependant vous aimez cet art je vous conseille au-delà de ce formatage de visionner le film Wrilers 1983-2003 : 20 ans de graffiti à Paris de arc-Aurèle Vecchione _ 2Good, éd._ Resistance Film, distrib. _ 2004
Lauriane EUGENE